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J’étais Yves Dampierre. Je me posais de plus en plus de questions sur ma présence au sein de NTW.

Xieng m’avais impressionné, son prototype était absolument génial et je n’étais pas étonné que Riding Space ait aligné un tel pactole pour le récupérer. Xieng paraissait très attaché à Hugo, j’espérais pour lui que c’était réciproque.

Xieng avait réussi à renouer avec lui et avec mon aide, il avait relâché l’emprise des drogues sur son corps, il l’avait sorti de ce qui ressemblait à une dépression d’adolescent. Mais est-ce que, comme semblait le penser Xieng, les questions que fuyait Hugo n’étaient que de simples et égoïstes histoires d’amours déçus. Je ne connaissais presque pas ce frère.

Pendant les mois qui avaient suivi ces évènements, j’avais aligné les missions. La situation mondiale avait pris un tour déplaisant quand les affrontements s’étaient intensifiés et que nous nous étions retrouvés à lutter contre des gens affamés et mal équipés, contre de vieux droïdes aux logiciels pervers, appuyés par des humanoïdes tout juste sortis de leurs cuves de clonage. Les deux belligérants s’affrontaient depuis trop longtemps.

Confiant dans l’enseignements de mon académie militaire, j’avais toujours cru que les cartels contrôlaient la situation à leur avantage. Mais il n’en avait rien été. Je n’avais jamais été un humanisme, mais à force de traverser des charniers, à force d’accomplir des missions au bilan en vies toujours plus lourd, le dégoût et une certaine angoisse étaient montés et avaient atteint mon indicateur personnel de trop plein.

En fait, les cartels avaient si peu réussi à contrôler la situation qu’ils avaient décidé de quitter la Terre pour Mars. Et la NTW envisageait de se transporter sur Mars dès qu’une atmosphère y serait installée. Certains cartels y étaient déjà présents depuis des dizaines d’année mais n’avaient pas réussi à s’y implanter de manière stable, pour s’y déployer pleinement il fallait la terraformer. Et le cartel qui serait chargé de terraformer Mars verrait ensuite tomber dans son escarcelle des milliards d’unités rien qu’en vente de licences, sans compter une concession au sol et dans l’espace de premier ordre.

Quand j’avais fait le point, j’avais trouvé que le tour pris par les évènements ne me plaisait pas du tout. Et je savais que parmi mes troupes, cette opinion était partagée. Et ce n’étaient pas les hybrides humains créés par Monxanto qui m’avaient réconforté. Le cartel en proposait tout un panel sur le marché, tous basés sur l’exploitation du génome humain : travaux lourds, espace, combat, etc.

J’avais pris quelques jours pour rendre visite à mon père, toujours responsable de sa base-plantation amazonienne. Élevé par ma mère je n’avais découvert ce père que lorsque j’avais posé ma candidature à West Point, m’apercevant à cette occasion qu’il y était connu, ainsi que toute sa famille. Puis ma mère était morte et il s’était rapproché de moi, je l’avais même découvert fier de moi. Son ombre protectrice avait plané au-dessus de l’académie pendant toutes mes études. Au cours des ans, il m’avait gratifié de quelques visites au cours desquelles nous échangions nos points de vue sur le monde et la manière de mener campagne. C’était ma première visite sur cette plantation et je fus assez surpris de constater qu’en fait de plantation c’était un élevage intensif d’hybrides.

– Il y a une dizaine d’années, la principale production de cette unité était agricole, mais nous avons eu un incident avec les chercheurs et tout a été reconverti pour produire uniquement ces êtres. Plus la moindre recherche ici. Nous recevons les embryons dans des pochettes plastiques munies de leur propre IA autonome qui en surveille la croissance. En une semaine, la pochette disparait et l’être passe en batterie de croissance.

Pendant qu’il m’avait expliqué le processus nous avions parcouru un immense hangar dans lequel étaient alignées sur plusieurs niveaux des cages constituées de grillage métallique. Dans chaque cage un petit être avec deux bras et deux jambes, une tête difforme, plus du tout humaine, pas même simiesque.

– J’ai demandé qu’ils n’aient pas de cordes vocales, ça limite le bruit qui au départ était insupportable dans ces hangars. Certains n’ont pas d’yeux, d’autres pas d’ouïe, leur flair est par contre extrêmement développé. En un mois d’élevage, ceux qui survivent atteignent leur taille adulte et sont préparés pour leurs clients. Ils sont lavés, leurs puces d’identifications sont complétés avec les codes du client, ils sont endormis, groupés dans un container et livrés.

– Depuis quelques mois, nous avons une forte demande de la Riding Space qui teste les effets d’une nouvelle source d’énergie sur l’humain. Ils ont eu un apport décisif dans la mise au point de certains modèles endurcis industriellement.

La nausée m’était peu à peu montée jusqu’aux lèvres. Je venais de faire la liaison avec ce que Xieng avait découvert. Je retenais avec peine une profonde envie de vomir et sans le contrôle de mon corps que mon entrainement m’avait procuré, je me serais précipité dehors pour le faire. Cette nouvelle avait été le déclencheur que j’avais attendu sans comprendre. Et en cet instant même, ce que j’avais à faire m’était apparu clairement à l’esprit, je m’étais senti soulagé. Hugo avait donc menti à Xieng.

– La première fois, la visite de ce hangar est assez éprouvante, mais on s’y habitue. » Ajouta mon père sur un ton badin et aristocrate.

Il avait toujours été très fier de tout ce que produisait son cartel surtout lorsqu’il pouvait y tremper dans leurs basses combines. Il avait fait sa carrière dans ce cartel et en possédait un confortable matelas d’actions.

– Tu penses que c’est l’avenir de notre monde ?

– A n’en pas douter, nos chercheurs progressent chaque jour. Il y a dix ans nous partions de gênes d’animaux ou d’insectes, c’était une erreur. Maintenant c’est directement humain, plus tard, on rajoute éventuellement de l’animal ou de l’insecte.

J’avais changé de conversation et évité d’aborder à nouveau le sujet au cours de la soirée. Après le repas, il m’avait parlé d’Hugo, et j’avais compris qu’il n’avait jamais aimé cet enfant. Je réalisais soudain qu’il n’y avait aucun portrait de lui dans sa maison, aucun souvenir. Il ne savait pas que Hugo était son principal client.

J’avais pris congé prétextant la fatigue accumulée au cours de ma dernière mission. J’avais ensuite tenté de contacter Xieng pour le prévenir au sujet de ce mensonge d’Hugo mais la liaison n’était pas possible, je lui avais donc laissé un message, espérant qu’il saurait gérer cette situation nouvelle. Ensuite je m’étais couché pour essayer de dormir quelques heures. J’allais avoir besoin de toute ma lucidité.

Je m’étais levé avant l’aube. Il me fut facile de neutraliser le système de sécurité et les quelques gardes qui veillaient. Ensuite j’avais allumé des foyers dans chacun des hangars. J’avais hésité à y libérer les êtres dans les cages, puis finalement décidé que c’était leur rendre un service que de les laisser périr dans l’incendie. Mais l’arrêt du système de contrôle des cages avait déclenché l’ouverture des portes. Quelques-uns, les plus solides, avaient réussi à s’échapper avant que la fumée ne les ait emportés. L’alerte avait fini par être lancée quand j’avais regagné ma chambre.

Mon père m’y avait attendu, une arme à la main.

– Pourquoi ? Pourquoi as-tu fait ça ?

Il était sonné, il me fut facile de le désarmer.

– Tu n’es qu’un traitre ! Ton frère est un renégat qui avait donné mes codes aux rebelles avant de partir ! J’ai mis longtemps à le comprendre, mais les preuves étaient irréfutables. Mais tu es pire, toi en qui je croyais beaucoup, tu n’es qu’un traitre.

J’avais bien réfléchi à ce que je devais faire de lui et n’avait pu me résigner à tuer celui que je voyais maintenant comme un monstre pire que ceux qu’il élevait mais qui était mon père. J’avais décidé de l’abandonner, attaché dans son salon, quelqu’un viendrait bien le libérer. Je lui avais indiqué le chemin du canon de mon arme. Nous étions à peine entrés dans la pièce, qu’une ombre avait dansé sur la lueur projetée par les incendies sur le mur. Une tornade de croc et de griffes s’était jetée sur lui. Par reflexe, j’avais tenté de m’interposer mais un coup de pied m’avait violement repoussé. Toujours agrippé à mon arme, je l’avais déchargée sur la bête mais il était trop tard. Ce qui avait été mon père n’était plus qu’un amas de chaires ensanglantées, ses vêtements lacérés laissaient apparaitre de longues entailles sur son torse, une partie de ses viscères s’étalait à terre.

Comprenant qu’il n’y avait plus rien à faire, je l’avais abandonné pour mettre en scène ma fuite. Aucun des actes que j’avais accompli par la suite n’avait été prémédité mais l’occasion était idéale. J’avais béni mon entrainement qui m’avait permis d’agir comme un robot. J’avais commencé par récupérer le corps d’un garde qui était étendu en travers de la porte de la maison, sans doute une sentinelle victime de la bête humaine qui avait tué mon père. Je lui avais passé mes vêtements. Je m’étais incisé la base du cou et en avais extrait ma puce d’identification NTW. J’avais ensuite entaillé le cou du garde et j’y avais inséré le petit cylindre de métal. Ensuite j’avais embrasé la maison pour être certain que les seuls résidus que l’on y découvrirait seraient mon indestructible puce d’identification noyé au sein des restes carbonisés et impossibles à identifier d’un homme. J’avais jeté quelques vivres dans un sac à dos et pris la piste de la jungle.

Tout en marchant dans la nuit à la lueur de l’incendie, j’avais longtemps pensé au destin de mon père : trahi par ses deux renégats de fils. Ou plutôt par un renégat et un traitre. Puis la nuit et la jungle avaient englouti mes pensées.

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