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J’étais Xieng, volontairement infiltré pour sauver.

Lors de son appel, Yves m’avait secoué : il fallait que je me reprenne et passe à l’action. Il m’avait suggéré d’isoler Hugo avant qu’il ne rejoigne son appartement, pour réussir à discuter avec lui. Mon implant serait capable de nous isoler de toute écoute si Hugo était suffisamment proche de moi. De mon côté, je ne demandais qu’une chose : qu’Hugo soit très proche de moi.

Avant de terminer, Yves avait téléchargé dans mon implant une extension logicielle capable, à la demande, de contre-mesures pour me rendre invisible aux capteurs, seule une caméra ou un contact visuel permettrait de me localiser.

Je m’étais décidé à agir, j’allais approcher Hugo et lui parler. Un soir je quittais discrètement mes quartiers, j’avais préparé un prétexte si jamais Gorki ou un de ses sbires m’interceptait : il me manquait des données pour le projet Raptor.

Je longeais la partie interdite de la station lorsque j’avais constaté qu’un portail d’accès aux mystérieuses soutes était resté ouverte. La curiosité avait été trop forte et j’avais dévié de mon but initial pour m’y introduire et découvrir ce qui se tramait derrière ces lourdes portes.

Ce que j’y avais découvert était effrayant : des corps allongés par centaines à même le sol sur des paillasses dégoutantes de saleté. Des déjections humaines, des restes de nourriture maculaient le sol. Une odeur de putréfaction emplissait l’air, malgré la climatisation qui tournait à plein. Le seul mouvement qui agitait les corps était une respiration saccadée. Certains corps étaient totalement immobiles, des filets liquides coulaient de la paillasse sur laquelle ils étaient étendus jusqu’à des rigoles dans le sol, destinées à leur collecte. Je m’approchais d’un corps, c’était un être à corps humain mais sa tête difforme rappelait plus un grand singe qu’un homme. Le corps était couvert de pustules qui suintaient. L’être avait remué et relevé légèrement la tête pour renifler dans ma direction : mon odeur m’avait trahi et l’avait réveillé. La seconde suivante ils étaient plusieurs à se relever pour se diriger vers moi en reniflant et découvrant des crocs acérés.

J’avais tenté de rejoindre la porte par laquelle je m’étais introduit dans la soute, mais ma retraite était déjà coupée par plusieurs hybrides. J’étais pris entre deux groupes qui se rapprochaient en reniflant et grognant. Je ne donnais pas cher de ma peau.

Soudain la salle s’était illuminée, ce qui avait eu pour effet de figer mes poursuivants. Puis Hugo était apparu dans un angle de la salle, il tenait en main un taser capable de paralyser un éléphant.

– Rejoins-moi avant qu’ils ne retrouvent la vue.

L’instant suivant nous étions hors de la salle, la porte refermée.

– Quelle est cette horreur, Hugo ?

– Des hybrides humains que nous utilisons pour l’entretien de la station. Je sais c’est horrible, j’étais venu essayer d’en soigner certains. J’ai dû oublier de fermer la porte derrière-moi et c’est toi qui es entré.

– Ces êtres sont des hommes ?

– Ils sont nés d’humains. Le cartel Monxanto nous les fournit. Une manipulation génétique pour obtenir des exécutants mieux adaptés que nous à l’espace. Riding Space les utilise pour l’entretien de la station.

Réalisant que je n’avais pas en face de moi la version distante et professionnelle d’Hugo, j’avais décidé de saisir ma chance et de lui parler de nous. Tout en le regardant droit dans les yeux, je lui avais caressé le visage :

– Hugo, qui es-tu devenu ?

– Hugo n’existe plus, je ne suis qu’une loque, la seule différence entre ces êtres et moi c’est mon expertise en propulsions spatiales. Pour le reste je n’agis plus que comme un zombie aux ordres de Riding Space et sous la gouverne de Gorki.

– Viens, rejoignons mes quartiers nous seront tranquilles.

– Gorki te détectera et interviendra immédiatement, je suis étonné qu’il ne soit déjà là ?

– Je suis muni d’un système qui l’empêche de me détecter, approche-toi de moi, tu deviendras aussi invisible que moi.

Pressés l’un contre l’autre, comme deux amants incestueux qui suivent l’ombre, nous avions rejoint mon appartement, évitant caméras et rencontres. Hugo était resté silencieux pendant le trajet. J’avais brisé certaines défenses, mais certainement pas toutes.

Puis je lui avais serré les mains et il s’était mis à parler. Riding Space l’avait appâté lorsqu’il était encore à l’académie, remarquant son goût pour les drogues d’oubli, ils s’étaient arrangés pour le fournir malgré l’interdiction d’usage qui couvrait les cadets pendant leur scolarité. Puis un jour, son dealer avait été découvert mort, dans sa chambre, la police du campus avait relevé des preuves qui accusaient Hugo. Mais au lieu que cela ne remonte à l’intendant, un envoyé de Riding Space lui avait rendu une discrète visite pour lui proposer d’étouffer l’affaire, à condition qu’il s’engage à travailler pour eux, ses recherches sur l’énergie gravitonique étaient prometteuses et ils tenaient à s’en assurer l’exclusivité. Ils lui garantissaient par ailleurs qu’il ne manquerait de rien. Il était coincé, mais en même temps, il n’attendait plus rien de cette vie qu’il avait irrémédiablement gâchée.

Pendant les années suivantes, il avait été tout puissant, c’est lui qui avait supervisé la construction de cette station spatiale, décidant jusqu’à son nom. Mais comme sa fêlure n’avait pas cicatrisé, il l’avait traitée par la fuite dans le monde artificiel des dérivés psychotropes.

– Gill m’a préféré Paul. Et toi, Xieng, toi dont je connaissais et partageais les sentiments, je t’ai repoussé, abandonné, lâché.

– Mais il n’est pas trop tard pour nous.

– Je ne suis plus qu’une momie, mon sang appartient à Riding Space qui y déverse ses mixtures. Mon corps ne m’obéit plus, je sens à peine la douceur de la caresse de tes mains…

J’avais commencé à le caresser doucement, le débarrassant de ses vêtements pour laisser courir tendrement mes mains sur sa peau. J’avais été heureux et triste dans cet instant que j’avais rêvé tant de fois, mais dans d’autres conditions. Car j’avais senti ses côtes et ses vertèbres qui saillaient, j’avais effleuré la peau plaquée directement sur les tendons, sans aucune chair pour transmettre mon amour. J’avais ressenti tout au fond de moi le mal qu’on lui avait fait et j’avais enragé.

– Je vais te soigner Hugo, il n’est pas trop tard.

– Je suis incapable de me contrôler. Gorki m’administre directement mes doses. Je cours lui demander dès que le manque m’oppresse la tête. J’ai déjà essayé de me sevrer, mais dès que le calme revient, les souvenirs affluent, mon esprit se bloque dans l’impossible amour que réclame mon esprit au sein de ce monde. Et je replonge.

– Je suis là maintenant. Je ne te laisserai plus… Je ne suis pas seul.

Je lui avais expliqué la mission dont son frère Yves m’avait chargé, je lui avais répété ses mots puis conclu :

– Il ne faut plus que Gorki t’injecte tes doses. Reprends ton autonomie.

Il avait pleuré dans mes bras, puis je l’avais raccompagné à son appartement, il était hors de question que nous partagions la nuit.

Pour nous affranchir de la surveillance de Gorki, nous avions convenu de signes et codes. Nous nous étions quittés sur un long baiser, encore sur mes lèvres.

Ensuite j’avais contacté Yves pour lui expliquer la situation. Il avait tout soigneusement noté, posé des questions pour finalement m’inciter à la prudence. Je l’avais senti rassuré par ces nouvelles. Dans les jours suivants, il s’était arrangé pour faire parvenir sur Jersey par une des multiples navettes automatiques qui alimentaient la station, un kit de décontamination que je récupérai discrètement et transmis à Hugo.

Yves s’était inquiété de cette histoire d’hybrides humains fournis par Monxanto, il avait posé de nombreuses questions.

Dans les jours suivants, Gorki avait dû se douter que quelque chose avait changé, surtout depuis qu’Hugo avait déclaré ne plus avoir besoin de ses services pour ses injections. Il avait resserré sa surveillance, mais sans jamais nous prendre en faute. En fait, sa suspicion et la lourdeur de ses investigations nous servirent à renforcer notre cohésion. C’était un plaisir de contourner ses pièges et tromper sa vigilance pour nous retrouver.

Au fils des jours Hugo avait commencé à reprendre du poids, en même temps que croissait notre Raptor dans sa cuve.

Notre enfant était beau, certains auraient dit effrayant car il ressemblait à un prédateur. Je lui avais donné de longues ailes, longues comme notre nouvel amour. Il était capable de les étendre dans l’espace et d’y récolter toute une énergie invisible aux yeux mais qui le rendait puissant et fort. Il flottait dans l’espace à quelques centaines de mètres de la station quand l’incident était intervenu : son long corps s’était fractionné en de multiples segments. Les experts en bio-assemblage de Riding Space avaient diagnostiqué une réaction de rejet. « Il doit manquer une étape dans le processus accéléré de croissance que nous avons déduit du prototype volé. Nous avons dû rater un paramètre important de la croissance, à moins que ce ne soit un problème lié à la miniaturisation de la propulsion gravitonique ». S’était ensuivie une longue période de tâtonnements au cours de laquelle plus rien n’avait avancé. Gorki était spécialement excité, dans une totale paranoïa de sabotage des recherches. Hugo s’était mis à s’absenter, prétextant des contrôles à réaliser sur le micro noyau gravitonique. Je n’avais pas accordé suffisamment d’importance à ces absences, le retrouver chaque soir m’avais aveuglé. De mon côté j’avais progressé sur la réalisation de l’IA qui asservirait le Raptor.

C’est alors que la Terre se rappela à moi sous la forme de deux évènements.

Le premier fut un bref craquement qui démarra un message laissé par Yves Dampierre. Le contenu était à peine audible.

– Xieng, ceci est mon dernier appel avant longtemps, je quitte NTW pour rejoindre la résistance … éviter toute communication tant que je ne serai pas en sécurité … méfiez-vous

… Hugo … Gorki … bonne chance.

Il y avait eu ensuite une dernière rafale de crachotements et c’était tout. Que voulait-il dire ?

Le second évènement, je l’avais si longtemps attendu que je pensais qu’ils m’avaient oublié, mais non : la résistance s’était rappelée à mon bon souvenir et m’avait prodigué de nouvelles directives que je n’avais pas vraiment appréciées.

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