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J’étais Hugo Dampierre et je haïssais ce monde.

J’étais arrivé à reculons dans cette académie. J’avais été incorporé comme les milles autres cadets, noyé dans cette masse, j’avais reçu mon paquetage, fait connaissance du camarade avec qui j’allais partager ma chambre, subi avec stoïcisme les bizutages des troisièmes et secondes années. Quelques semaines après mon arrivée, j’avais été discrètement convoqué par le bureau du superintendant. Je n’en avais pas mené large lorsque j’avais été directement introduit dans le bureau d’un homme aux cheveux gris et au regard bleu qui m’attendait debout près d’un livre posé sur une console. Je ne savais rien sur la raison de cette convocation.

– Approchez, cadet Dampierre. Et détendez-vous. Il n’y a aucun problème.

Cette tentative d’invitation cordiale sonnait comme un ordre. J’avais senti que la voix de cet homme ne savait qu’ordonner. Comme mon père. Je m’étais approché et j’avais contemplé le livre sur la console : une liste de noms avec des portraits.

– Cette académie est fière de vous accueillir, je tenais à vous le dire, en personne. Votre famille envoie ses fils dans notre académie depuis bientôt deux siècles et tous ont brillement porté notre anneau dans leur carrière professionnelle. Votre frère Yves s’illustre déjà dans ses actions auprès du cartel Northern Tactical Wing. Je suis certain que vous brillerez autant que lui. Vous trouverez toujours auprès de moi un conseil. Toutefois ne vous attendez à aucun traitement de faveur. C’est la règle de cette académie. Suivez la trace de vos prédécesseurs. Vous pouvez prendre congé, cadet Dampierre.

J’avais salué puis m’étais éclipsé sans demander mon reste. Que tout ce décorum militaire était débile, cette mise en scène mystique dont le seul but était de supprimer la crainte de tuer et surtout celle des remords qui devaient en découler. Je n’avais pas envie de jouer ce jeu qui n’était pas naturel chez moi comme il l’était chez mon frère Yves.

Le soir j’avais fait le mur avec quelques fortes têtes rencontrées les jours précédents. Ce genre de rebelles s’attirent et se reconnaissent rapidement. Ce sont des têtes brulées allergiques aux ordres mais qui en cas de combat sont capables de tous les exploits. Ce sont aussi des camés cyniques attirés dans l’armée par la proximité de la mort et le frisson qu’elle leur procure. Ceux-là, contrairement aux premiers, ont plutôt tendance à se défiler quand les armes se font entendre, par contre certains font de très bons snipers lorsqu’ils sont à jeun où dans un état stable entre deux prises. Il y avait aussi les éternels trafiquants, de ceux qui se retrouvaient dans toutes les combines louches sur lesquelles ils prélevaient leur dime, de la basique revente de matériels volés à l’armée en passant par la drogue jusqu’à la prostitution. Les piliers de toute armée, quelle que soit sa technicité et son époque. Au début je ne voyais pas trop dans quelle case je me trouvais, mais j’avais rapidement su que c’était la seconde. Moi qui n’avait jamais consommé le moindre psychotrope, j’avais été mis en contact avec une variante artificielle du mescal, très en vogue dans les armées du cartel. Et j’avais adoré l’oubli qu’elle procurait. J’y avait souscrit un abonnement. Au bout de six mois j’étais devenu un junkie, mais pas assez pour que cela devienne gênant. Je ne supportais plus l’abrutissement de mon entourage, cadets et professeurs. Mes anciens amis hantaient mes rêves synthétiques, surtout Gill et Xieng. Mais il était hors de question que je rompe la règle que je m’étais imposée: garder de saine distances. Au moins saines pour Gill.

Les épreuves physiques n’étaient pas mon truc, par contre j’avais vite excellé dans toutes les matières scientifiques.

À tel point que j’avais été remarqué par un des cartels qui sponsorisait le campus. Mes théories sur la propulsion des vaisseaux spatiaux par concentration d’ondes dans des nano puits gravitiques avaient tout autant excité leur conseil d’administration que l’aurait fait un cargo de jeunes filles aux phéromones en fleur, naufragées sur l’ile de leur compte bancaire. Pendant les trois années d’académie suivantes je m’étais enfoncé toujours plus profond dans l’oubli grâce à mes recherches. Et aussi grâce à toute une collection de drogues. J’avais bénéficié de larges budgets pour mes recherches, astronomiques pour un simple étudiant. Le superintendant était venu deux à trois fois me ‘rendre visite’. Au début il avait essayé de comprendre les explications que je lui servais, mais, par la suite, il eut la sagesse de s’abstenir de la moindre question sur le contenu des recherches.

Mes frasques en dehors du campus avaient fait le beurre des rumeurs de cette époque. Dans ma couche se succédaient toute une série de conquêtes éphémères, hommes ou femmes immédiatement oubliés, camés et paumés, divines curieuses aux yeux d’émeraude et apollons aux muscles d’acier. Dans ces virées d’oubli j’avais sans aucune honte erré, puant l’alcool et la pisse de chien, jusqu’à ce que quelque garde envoyé discrètement par le superintendant ne me trainât par la force au campus.  Ensuite j’avais coutume de m’enfermer dans mon labo, inspiré par ces expériences sans limite, pour extraire de nouvelles théories que j’étais seul à comprendre.

J’avais découvert une source d’énergie fantastique. Pourquoi cela était-il tombé sur moi, je ne comprendrai jamais le destin. Moi qui haïssait une bonne partie de ce monde, j’avais entre les mains de quoi le régénérer en lui ouvrant les portes d’un avenir renouvelé et radieux. Fuir la guerre, rebooter l’humanité.

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