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Je suis allongé aux côtés d’Hugo, à travers la verrière de la salle de commandes du Raptor, nous contemplons la calotte glaciaire qui enserre la planète. C’est un phénomène récent et inattendu. L’agonie d’Hugo touche à sa fin. Je ne pleure plus que des larmes sèches. Longtemps j’avais soutenu le corps de mon amant, mon seul amour, doucement serré dans mes bras, mes lèvres n’étaient plus qu’une couverture douce qui tentait de réchauffer chaque parcelle de son visage adoré. Puis Hugo en m’appelant Kino, ce prénom que peu connaissaient et que lui appelait mon prénom d’amour, m’avait demandé de le coucher sur le dos. La douleur était trop vive, il souhaitait contempler la planète au moment de l’envol de son âme.

Je suis Xieng, Ingénieur en Chef du cartel Riding Space. A mes côtés Hugo Dampierre, Ingénieur en Chef du cartel Flying Mars se meurt. Notre aventure commune se termine là, dans une vaste vision de l’échec des cartels dans leur tentative de terraformation de Mars. Le Raptor qui m’a permis de recueillir le corps d’Hugo à la dérive dans l’espace, gravite en orbite basse autour de Mars … la blanche. Je n’ai pas eu le temps de replier ses vastes ailes spatiales, des tourbillons d’éclairs parsèment encore leur surface sur les quatre cents mètres de leur envergure, un effet secondaire de la propulsion gravitonique lorsqu’elle est coupé trop vite. Lorsque je suis arrivé, il était trop tard, les radiations du système de terraformation hors de contrôle avaient tué toute possibilité de le sauver. Sous la fine peau de sa combinaison interne, mille plaies ouvertes, mille ruisseaux de lymphe emportaient sa vie et notre histoire.

Cette histoire me revient en larges bouffées asphyxiantes de souvenirs qui me paralysent et me clouent le dos au sol. Je sens maintenant que la mort est passée, je referme ses yeux. J’aurais pu rester là des heures à contempler la glace se déposer, à regarder ces éphémères nuages de vapeurs créés par les radiations qui brulaient les poches de gaz échappées de la gangue blanche, à imaginer les fantômes d’une faune d’oiseaux mort-nés venir accueillir l’âme de leur père virtuel.

Ce soir, l’histoire, cette cruauté inventée par l’homme, cette féline engeance, s’est parée de noir, telle une panthère. Elle a taillé dans ma tête puis les crocs se sont refermés sur le cœur d’Hugo, sur notre amour, les griffes ont tranché ses fils de vie pour définitivement les séparer de leurs accroches dans notre monde. Et je reste seul à la contempler face à face, les yeux dans les yeux. Mais elle se contente de me sourire, d’un de ces horribles sourires de carnassier. Et je sais qu’il va falloir partir, que mon Raptor ne me protégera éternellement de l’enfer déchainé sur Mars.

Je suis seul maintenant. Il faut absolument que je pense à moi. Tout ce temps, je n'avais que trop souvent pensé à Hugo. Je me rappelais ces soirs où nous nous retrouvions en cachette, alors que le jour nous jetions les bases du projet Raptor sous la surveillance de Gorki. Moi qui n’était qu’un prisonnier à cette époque et lui le grand maitre de la station Jersey, le découvreur de l’énergie gravitonique, j’avais joué ma vie et lui son honneur pour simplement sentir le contact de nos peaux, le souffle de nos respirations lorsque nous partagions nos nuits. Certaines de ces nuits, je ne pouvais m’empêcher de passer les doigts dans ses cheveux, il souriait dans son sommeil, je pleurais dans mon désespoir. J’avais adoré le sexe et ses moments de sublimation du réel, peut-être parce que je savais que cela n’aurait qu’un temps, que le destin s’acharnerait toujours à nous séparer. À cette époque nous travaillions avec voracité sur le projet Raptor et passions nos journées au labo, ne rentrant que tard le soir chacun de notre côté, pour nous rejoindre en cachette et partager ces quelques heures d’intimité gravées dans ma mémoire. Nous faisions l’amour avant de nous endormir pour quatre heures, épuisés. Puis il y avait eu le projet Mars et je n’avais plus revu Hugo jusqu’à ce jour.

L’IA de mon Raptor me rappelle à la dure réalité. J’enclenche la propulsion gravitonique et prends la direction de la Terre, laissant cette pauvre Mars derrière moi. Avant de partir, j’ai glissé le corps d’Hugo dans une petite navette et l’ai programmée pour qu’elle aille se poser dans les glaces, dans ce nouveau pôle nord créé par la folie des hommes.

La planète est fichue. Pour des siècles. Les cartels sont à terre. KO couché dirait Yves Dampierre. A l’instant même où je pense à lui, un crachotement dans mon implant me signale sa demande de mise en relation :

– Xieng ? Tout va bien ? dans quel état se trouve-t-il ?

– Il n’est plus, Yves, j’ai renvoyé son corps dans un tombeau digne de lui…

Il y eu un long silence. Je savais que comme moi, les évènements des dernières années défilaient dans son esprit.

– Je dois lancer l’offensive, nous nous retrouverons lorsque tout aura été réglé ici, bon vol.

Yves allait les anéantir, personne ne pourrait contenir sa colère. Avec l’efficacité que je lui connaissais, il frapperait d’abord à la tête, en personne. Ensuite il enverrait ses troupes faire le ménage. Seuls ceux qui fuiraient à temps et très loin auraient une infime chance de s’en sortir.

Je me glissais dans le caisson de vol et programmais l’hibernation pour être réveillé en approche de la Terre. La visière descendit sur mes yeux et bientôt les nanites prirent possession de mon corps et m’emportèrent dans un rêve.

Dans ce rêve, j’étais ma propre personne, mais j’y étais aussi Hugo ainsi que Yves, en parallèle, et j’y revivais les évènements de ces dernières années.

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