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J’étais Xieng et de mon enfance je n’avais gardé qu’un mot : esclave.

Je suis né esclave d’un cartel nommé Monxanto, émanation d’une imposante société du XXe siècle qui s’était perpétuée sous forme de cartel. Monxanto contrôlait un bon tiers du territoire sud-américain à l’époque de ma naissance. Le cartel avait acheté mes parents à un groupuscule de pirates andins, comme esclaves pour ses plantations. Mon père était d’ascendance japonaise, ma mère était indienne. Certains ancêtres de mon père avaient dirigé le Pérou, un état du XXe siècle maintenant disparu. Certains ancêtres de ma mère avaient été des Shamans réputés sur tout le continent. La guerre entre les tyrannies écologistes et les cartels technologiques avait laminé les hommes et leurs attaches. Une fois réduits à l’esclavage, mes parents avaient été marqués au fer rouge car ce processus restait le plus simple dans la jungle. Mais par sécurité, une puce d’asservissement leur avait aussi été injectée, juste sous le cœur. Depuis ils travaillaient dans les plantations ‘spéciales’ de Monxanto. Et contre toute attente, j’étais né. J’avais été nommé Kino mais l’administration de la plantation m’avais enregistré comme Xieng, sans doute dans l’intention de blesser mon père.

Mon père, avec ses yeux bridés et sa peau citron était traité comme un paria tant par les gardes-chiourme de Monxanto que par les autres esclaves agricoles d’origine andine.

Ma mère était considérée comme une pute dans le camp.

Dès que je fus en age d’être autonome, à peu près vers six ans, je fus affecté à l’entretien de la volière très spéciale du cartel. Terrain d’expériences sur insectes-oiseaux, mutations entre insectes, oiseaux et même humains.
C’est là que j’ai rencontré Hugo, Paul et Gill. Nous avions le même age. Ils venaient souvent jouer en bordure de la grande volière sous la surveillance de leur tutrice et d’un garde. Un jour Gill avait faussé compagnie au garde et s’était introduite dans la volière en se faufilant sous le grillage. Immédiatement les carnassiers que je nourrissais engoncé dans une combinaison de protection, le visage protégé d’une grille, s’étaient précipités vers cette abondante chair fraiche. Je n’avais eu que le temps de m’interposer avec pour seule arme mon bâton à décharges. J’avais fait rempart de mon corps et ne m’étais réveillé qu’à l’infirmerie de la plantation dans un lit, recouvert de pansements. Dans le lit à côté se tenait Gill, beaucoup moins momifiée que moi. Le garde avait dû abattre tous les spécimens pour nous libérer, lorsqu’il avait réussi à rentrer dans la volière, mon corps était couché sur celui de Gill pour la protéger.

Depuis cet épisode j’avais gagné une certaine autonomie. John et Marthe, les parents de Gill, des rouages importants dans les plans de Monxanto, qui jouissaient à ce titre d’une influence certaine sur la direction de la plantation, avaient insisté pour que je ne sois plus considéré comme un esclave mais plutôt comme un semi-contractuel. Un état intermédiaire de semi-esclavage, une bien meilleure condition. Gill avait aussi insisté auprès de ses parents pour que je suive la même scolarité que les enfants de chercheurs. Les soirs je rentrais dans la case de mes parents quand mes amis rejoignaient les appartements luxueux des contractuels en bordure du laboratoire de recherche bio agronomes. Tout ça me paraissait merveilleux et normal. Je m’étais vite lié d’amitié avec la triplette Gill, Paul et Hugo. Nous étions devenus des mousquetaires inséparables. Parfois le soir il me raccompagnaient dans la case de mes parents où ils aimaient écouter les vieilles histoires indiennes que racontait ma mère sur notre ancêtre la Terre, sur nos responsabilités, sur ces âmes qui vivaient dans la canopée de la forêt vierge et en protégeaient le cœur. Les parents de Gill et Paul étaient des chercheurs sous contrat avec Monxanto, ils travaillaient sur prototype prometteur de bio-assembleur couplé à un bio-générateur. Jacques Dampierre, père d’Hugo, dirigeait la plantation et représentait l’autorité de Monxanto. Il vivait séparé de sa femme. Hugo possédait un frère jumeau, Yves, que je n’avais jamais rencontré car sa mère l’avait gardé auprès d’elle.

La séparation de ses parents avait été particulièrement sanglante. Jacques Dampierre était un homme froid et inflexible qui éduquait son fils ‘à la dur’. Il n’hésitait pas à le culpabiliser, lui reprochant d’être un rêveur plutôt qu’un acteur, de ne pas être aussi capable que son frère. « J’aurais préféré avoir Yves à mes côtés plutôt que toi ». Ainsi Hugo ressentait doublement le poids de la séparation avec son jumeau. Nous avions compris cet amour-haine que lui vouait son père et faisions bloc autour de lui, une rébellion passive contre l’autorité. Cette attitude, qui visait à le défendre, souda notre amitié dans le secret.

Un matin, Gill avait exhibé une plaque d’ambre large comme sa main que ses parents avaient rapporté du labo de recherche où ils travaillaient.

– C’est de l’ambre, dans le labo ils essaient d’en extraire des graines. Mais regardez tous ces insectes, il y a même la tête et un morceau d’aile d’une énorme libellule.

L’objet nous fascinait tous : nous étions ces insectes cachés dans l’ambre. J’avais été immédiatement frappé par la libellule et son aile brisée.

– Elle devait être gigantesque cette libellule, vu la taille de sa tête.

– À cette époque, certains insectes étaient géants.

– Nous sommes comme ces insectes, figés dans cette base Monxanto.

Nous avions alors décidé de nous partager les insectes dans leur sarcophage doré. Paul avait saisi une machette et asséné un coup sur l’objet qui s'était dispersé en morceaux. Chacun avait choisi un morceau, j’avais pris le plus gros, celui qui contenait la libellule. C’est Hugo qui avait eu l’idée de les polir, je lui avais proposé d’y coller un petit anneau pour pouvoir les accrocher à un collier ou à un bracelet.

Nous aimions ces activités manuelles. Pour ma part, je passais la plupart de mes loisirs à fabriquer des maquettes d’engins volants. Hugo, en cachette de son père, testait des mélanges à base de salpêtre et d’engrais Monxanto pour propulser des fusées rudimentaires. De leur côté, Gill et Paul se passionnaient pour les insectes qu’ils collectionnaient dans un grand vivarium à côté de la volière pour mieux les observer. Depuis toujours, le vol des oiseaux et des insectes m’avait passionné. Déjà, avant d’être accepté à l’école Monxanto, je dessinais ces magnifiques oiseaux insectes que j’étais chargé de surveiller et nourrir. Rencontrer la folie d’Hugo pour les fusées m’avait fait rêver d’espace.

A dix ans, mon professeur de mathématiques, détectant un don étonnant chez un semi-esclave, m’avait aidé à concevoir mon propre logiciel de dessin et conception de formes spatiales. Hugo m’avait aidé à le munir d’un corpus scientifique permettant de calculer des structures adaptées aux contraintes spatiales et aux propulsions qu’il imaginait. A treize ans, nous passions nos soirs dans un vieux hangar vide de Monxanto, munis de gants de commande, à esquisser les mouvements qui faisaient naître des prototypes taille réelle toujours plus perfectionnés sur notre petit générateur d’hologrammes. C’est peut-être au cours de nos ballets de cette époque qu’est né cet amour que nous découvririons plus tard. En cette phase de recherche de personnalité notre relation n’était pour moi qu’une amitié, ce ne serait que plus tard que j’allais découvrir sa véritable nature. Hugo en avait été conscient beaucoup plus tôt, sa sensibilité à vif le rendait plus mature que moi. Mais Hugo était aussi très attiré par Gill, tout comme Paul. L’esprit de Paul était au moins aussi brillant que celui d’Hugo. A quinze ans ils commençaient à s’affronter mais Gill gardait le contrôle de la situation.

Hugo et moi maitrisions tous les concepts physiques et mathématiques nécessaires pour concevoir un réel vaisseau mais nous nous heurtions à l’isolement de cette plantation Monxanto. Il nous était impossible d’envisager la moindre construction par manque d’outils et de matière première.

Notre passion avait fini par agacer le père d’Hugo, sans doute déçu de voir que son fils lui échappait grâce à nous et que ses maltraitances n’avaient plus prise sur lui. Un jour il annonça à Hugo qu’il était temps pour lui de rejoindre une université pour y suivre un enseignement à la hauteur ses origines. Il avait choisi pour lui: la même académie militaire qu’avait brillamment suivie son frère Yves et par laquelle lui-même était passé des dizaines d’années plus tôt. Un établissement entretenu par les cartels, au nord de l’ancienne New-York maintenant envahie par les eaux, un haut lieu militaire nommé West Point.

Hugo n’avait aucune envie de devenir militaire comme son frère Yves et surtout comme son père. Dans l’attente de son départ, il avait sombré dans une sorte d’abandon dont même Gill n’arrivait à le sortir.

De mon côté, cette nouvelle m’avait durement fait prendre contact avec la réalité. Je m’étais aperçu que j’étais attaché à Hugo.

Je n’étais pas le seul, Gill aussi avait été triste d’être séparée de lui, Paul un peu moins. Mais eux non plus n’allaient pas rester sur la plantation. Ils partaient rejoindre une faculté de biologie dans autre ville, autrefois nommée Cambridge, sur une grande ile cédée aux cartels par la fédération écologiste d’Europe de l’Ouest. Ils allaient partir peu de temps après Hugo. Quant à moi, je n’étais qu’un fils d’esclaves et à cette époque, je lisais mon avenir entier entre les hectares de plantes transgéniques et les monstrueux hybrides de la volière. Même si un professeur avait remarqué mes capacités, qui viendrait me cherche dans ce trou perdu au fond de la jungle amazonienne?

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