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J’étais le colonel Yves Dampierre et je contemplais le blason de la Northern Tactical Wing qui ornait le haut de la manche gauche de ma combinaison de combat.

Il était recouvert de sang, le sang d’un adversaire. L’homme s’était laissé tomber en silence dans mon dos et avait immédiatement essayé de m’enserrer le cou dans la boucle d’un fil métallique. Mais j’avais réussi à parer et à me dégager, sortant mon couteau, car les autres armes auraient été trop bruyantes et il était hors de question de déclencher une alerte en cette phase de l’opération. Mon agresseur avait lui aussi déplié une longue lame qui s’était verrouillée d’un subtil clic métallique. Je n’avais pas de temps à perdre et après une brève phase d’observation, j’avais saisi le rythme de mon adversaire, sa manière de se déplacer. Je n’avais eu besoin que d’une feinte pour dégager le passage vers la gorge, le sang avait giclé, j’avais repris ma progression dans ce fichu laboratoire sous-terrain.

La mission était simple : récupérer toutes les données concernant les recherches du labo puis détruire les installations. En temps normal ce n’aurait été qu’une simple promenade de santé, mais j’avais senti que ces visions apparues récemment étaient encore remontées à la surface de mon esprit et en avait encombré la saine respiration purement militaire. Cogiter en cours de mission était la pire des erreurs, mais je n’avais pas réussi à étouffer leur montée pour faire le vide.

Cinq ans plus tôt, j’étais sorti major de West Point. J’avais immédiatement signé pour La NTW, un puissant cartel militaire dont les divisions se chiffraient en plusieurs dizaines de milliers d’hommes, répartis dans des bases aux emplacements stratégiques du monde et qui revendait ses services à tout client, cartel ou autre, pourvu qu’il soit disposé à y mettre le prix.

Au début, j’accomplissais toutes les missions avec l’entrain d’un sportif engagé dans la conquête d’un titre prestigieux. J’abordais chacune comme une nouvelle marche à gravir vers un inéluctable couronnement. Veillant à toujours affirmer ma domination sur l’environnement complexe de l’époque, comme enseigné dans mon académie, jouant avec l’esprit d’équipe, le partage, l’émulation et quelques pincées de démagogie, j’avais régulièrement augmenté ma notoriété au sein de mes troupes pour en être le leader incontesté.

J’avais rapidement gravi les échelons jusqu’à me retrouver colonel, à la tête d’une puissante branche action au sein de NTW, une force de quelques centaines d’hommes, en marge des troupes traditionnelles, véritable meute de tueurs surentrainés et en disponibilité permanente pour tout type d’action. Au sein de NTW, mes hommes étaient surnommés ‘Les loups de France’ car je m’étais entouré d’un petit noyau de confiance avec lequel j’échangeais en français, une langue tombée en désuétude depuis le siècle dernier mais qui avait toujours été une tradition de ma famille. Sauf à perdre la vie dans une mission, j’étais destiné à prendre la tête de la NTW d’ici une dizaine d’années.

Mais quelque chose avait commencé à me tourmenter, ma réflexion qui avait toujours été simple et mécanique comme la respiration d’un coureur de fond ne trouvait plus l’accès direct à l’acte. Les pièces ne tombaient plus en face de la case action dans le Tetris philosophique de mon esprit. Ce n’était pas de la folie mais néanmoins une sérieuse alarme lancée par mon inconscient.

Est-ce que cela datait de temps où la tension était montée entre les cartels et les intégristes écolos, où était-ce plus prosaïquement lié aux ennuis de mon père avec Monxanto.

Ou bien etait-ce lié à cette découverte, faite par hasard en compulsant des renseignements remontés d'informateurs terrain: quelqu’un, à West Point, avait transformé mon frère Hugo en junkie pour contrôler ses recherches. Ce frère que je n’avais que très peu connu, mais que j’avais vivement souhaité retrouver suite à cette nouvelle.

Ma mission actuelle avait été commanditée par Riding Space, un cartel fortement techno qui avait déplacé toutes ses bases dans trois gigantesques stations spatiales en orbite terrestre. De nombreuses rumeurs sulfureuses circulaient sur ce cartel. Mon frère travaillait pour Riding Space…

Jacques, mon second pour cette mission, imposé par Riding Space, m’avait tiré de mes pensées, glissant quelques mots dans mon implant. Jacques et moi étions des copains de promo de West Point, mais à la sortie de l’académie, nos chemins avaient divergé.

Je ne savais plus quel niveau de confiance je pouvais lui accorder, je ne l’avais presque plus reconnu lorsque nous nous étions retrouvés pour mettre au point les détails de ce coup de main. J’étais donc resté sur ses gardes. Je commandais la mission mais Jacques y interprétait un rôle assez désagréable de contrôleur.

– Yves, tu devrais venir voir ici, nous avons un prisonnier qui souhaite parler au responsable.

J’avais accéléré ma progression et deux minutes plus tard, déboulais dans une salle occupée par une grande cuve transparente dans laquelle germait une culture biologique qui ressemblait à un grand insecte avec des ailes de deux mètres d’envergure, des centaines de très fines fibres, comme des cheveux, reliaient l’embryon géant d’insecte à une large console d’interface.

Paul me jeta, désignant un des prisonniers :

– L’indien jaune, là. Il semble être à l’origine du truc dans la cuve, il nous supplie de ne pas débrancher.

L’homme désigné avait levé la tête et n’avait pu masquer sa stupéfaction en me découvrant, mais il s’était immédiatement repris, braquant son regard vers le sol pour cacher sa surprise.

Jacques avait repris la parole pour terminer son compte rendu.

– Il y a toute une série d’autres laboratoires dans les niveaux inférieurs, les chercheurs qui s’y trouvaient ont réussi à fuir pendant que nous neutralisions l’équipe de sécurité. Nous n’avons trouvé que celui-ci qui n’a pas voulu les suivre. Les charges explosives ont été placées, nous n’attendons plus que ton ordre pour déclencher la destruction et décider ce que nous faisons de ce prisonnier.

– État des pertes ?

– Aucune de notre côté, cinq morts chez eux, l’équipe de sécurité. Pas très opérationnelle.

– Six morts, un petit contretemps dans l’aile nord. Vous avez bien récupéré les données ?

– Nous avons hacké leur réseau et d’après nos spécialistes, tout transféré. Que fait-on avec celui-ci et sa cuve ?

Je m’étais tourné vers le prisonnier :

– Qu’est-ce que c’est ?

– Un prototype d’engin spatial, répondit l’homme tout en relevant doucement le regard du sol.

– Peut-on le déplacer sans la cuve ?

– Il ne survivra pas.

– C’est donc vivant ?

– Presque. Selon moi oui mais si on s’en tient à la stricte définition scientifique, non. Pour être vivant, il faut être aussi capable de se reproduire, et ce n’est pas son cas.

– Un peu fragile pour un vaisseau spatial. Pourquoi êtes-vous resté ici au lieu de fuir avec les autres.

– Pour essayer d’empêcher sa destruction, ce sont des années de travail. Ma vie. Jacques s’écarta pour contacter ses supérieurs et leur transmettre un bref rapport, l’homme en profita pour me glisser discrètement quelques mots.

– Vous êtes Yves Dampierre, je vous reconnais, j’ai grandi sur la plantation Monxanto avec votre frère. Il y avait votre photo au-dessus du piano dans la maison de votre père.

– Quel est votre nom ?

– On m’appelle Xieng.

– Mon père ne m’a jamais parlé de vous, ni mon frère.

– Vous savez où est Hugo ? Je n’ai plus de nouvelles depuis son départ de la plantation pour l’académie.

– Pourquoi ?

– Contactez-le, je suis certain que le contenu de cette cuve l’intéressera.

– Moi non plus, je n’ai eu aucun contact avec Hugo depuis sa sortie de l’académie. Mais j’ai entendu des bruits inquiétant à son sujet.

– Quel genre de bruits ?

– Il serait sous l’emprise de Riding Space. Certaines rumeurs le décrivent comme un junkie qui a perdu toute humanité, une sorte de robot qui ne se consacre plus qu’à ses recherches, au mépris de l’environnement, de sa vie et celle des autres. Pour être franc, je ne suis pas à l’aise avec ces rumeurs. Riding Space n’a pas bonne réputation.

– Je connais la raison de son état, ce n’est pas possible qu’il soit déshumanisé à ce point, pas le Hugo que je connais. Donnez-moi une chance de le rencontrer. Appelez vos chefs, parlez-leurs de mon prototype, je suis certains qu’ils voudront en apprendre plus.

Ce bref échange se termina à l’approche de Jacques, mais il avait suffi à installer une complicité entre nous.

Jacques se tourna vers moi, puis d’un ton autoritaire énonça.

– Le bâtiment est vide, que fait-on ? La Riding Space aimerait en savoir plus sur ce prototype et souhaiterait qu’on ramène cet homme. Il est temps de partir, non ?

J’engageais un bref échange avec la supervision de l’opération, puis mes ordres fusèrent.

– On l’emmène, ne détruisons pas la cuve, ni le bâtiment, une seconde équipe va essayer de venir les récupérer avec du matériel adéquat avant l’arrivée de secours éventuels. Ils se chargeront de déclencher la destruction. Rassemblement au point J pour évacuation dans trois minutes.

Xieng fut entravé et pressé de suivre le mouvement, plus un seul mot ne fut échangé. Trois minutes plus tard il s’envolait avec le commando vers une destination incertaine.

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