Avertissement concernant l'usage des cookies sur ce site

Nous utilisons des cookies sans aucun but commercial. Sans cookies ce site ne fonctionne plus.

J’étais Xieng, mes rêves se heurtaient chaque jour au grillage de cette immense cage qu’était la base plantation Monxanto.

Mes amis étaient partis depuis deux ans quand l’affaire avait éclaté. L’ambiance sur la plantation était chaque jour plus lourde. Le départ des enfants avait laissé les parents seuls et ils n’avaient plus jugé nécessaire de maintenir leur entente de façade. Quelques incidents avaient été qualifiés par Dampierre de sabotages. Il avait décrété un couvre-feu et interdit les réunions, quel qu’en soit l’objet. Les chercheurs travailleraient dorénavant dans les laboratoires sous la surveillance suspicieuse de membres du service d’ordre. De mon côté, j’avais été réassigné à mon précédent emploi de gardien des volières. Celles-ci avaient vu leur grillage renforcé et étaient devenues des cages peuplées de grands spécimens d’humanoïdes : deux bras, deux jambes et une tête d’insecte affublée d’un long museau terminé par un tube souple et de deux grands yeux globuleux sombres aux milles facettes qui se paraient de lueurs violet ou vert selon l’heure de la journée. Les bras et les jambes étaient un curieux mélange d’os et de cornées aux tendons apparents. Certains possédaient des ailes d’insecte translucides à la place d’un ou de leurs deux bras. Ceux munis de deux ailes essayaient pendant les premiers temps de voler mais ils finissaient par se faire attraper par les autres qui détruisaient les fragiles membranes porteuses.

On m’avait muni d’une arme de poing pour me défendre, un vieux laser à impulsions de portée limitée. Lorsqu’il fallait garnir de nourriture et d’eau les mangeoires, je pénétrais dans la volière sous l’escorte de deux gardes, aucun de nous n’était très rassuré par les sifflements des monstres. Dampierre m’avait alloué un petit cabanon tranquille à proximité des volières. Un habitat à mi-chemin entre le confort de celui des chercheurs et les cases des esclaves. J’y passais mes soirées à dessiner des vaisseaux insectoides et à regretter mes amis. Je n’ai jamais su si son geste était motivé par l’amitié que j’avais partagé avec ce fils qu’il avait semblé haïr.

Depuis le départ d’Hugo il s’était complètement fermé, son visage ne traduisait plus jamais la moindre émotion. Certains esclaves à son service personnel racontaient qu’il ne dormait plus jamais.

Puis un soir ce fut la panique, les gardes couraient en tous sens sur la plantation. Quand j’étais sorti, je m’étais aperçu que la voilière avait été ouverte et que ses occupants s’étaient enfuis, certains avaient attaqué le village des esclaves, les gardes leur donnaient la chasse. De l’autre côté de la plantation, les laboratoires étaient en feu. D’immenses volutes de fumée s’élevaient, illuminés de temps à autre par le flash d’explosions, le tout sur fond rouge incendie. Puis Dampierre était apparu, une fureur glaciale sur le visage. En quelques ordres il avait retiré les gardes du village esclave pour se lancer avec eux sur la piste des saboteurs : un petit groupe de chercheurs à l’origine de ces diversions. Leur piste s’enfonçait dans la jungle. Dampierre avait préféré se lancer à leur poursuite plutôt que de perdre du temps à tenter de sauver les recherches en cours et le matériel. J’avais décidé de les suivre, veillant à rester hors de vue. Les hommes de Dampierre utilisaient trois molosses pour pister les fuyards. Leur piste s’était dirigée comme il fallait s’y attendre vers la rivière distante de deux kilomètres, le seul endroit où les limiers ne pourraient les flairer. C’était une rivière déjà assez importante par son débit, après un parcourt sinueux, elle rejoignait le bassin versant de l’Amazone et s’y fondait.

J’avais entendu Dampierre donner ses ordres : surtout aucun coup de feu, il fallait reprendre les fuyards sains et saufs. Les molosses tiraient sur leurs laisses, la troupe suivait au pas de course, nous n’étions plus très loin de la rivière. J’avais hérité de ma mère la faculté de me déplacer dans l’inextricable végétation très vite et sans être repéré, je suivais sans peine leur progression. Je percevais les souffles courts des hommes, peu habitués à cet exercice, ainsi que les jurons qu’ils poussaient lorsqu’une racine venait s’emmêler autour d’un pied ou lorsqu’une ramure hérissée d’épines lacerait un visage. La forêt est un invincible adversaire si tu ne sais l’amadouer et la mettre de ton côté. Puis les chiens s’étaient mis à aboyer plus fort, l’un d’eux avait tellement tiré sur sa laisse qu’il l’avait cassée et s’était jeté en avant, disparaissant dans l’obscurité en direction des fuyards. Son maitre l’avait suivi, courant avec sa lampe accrochée à l’épaule, tentant de rejoindre son fauve. Deux minutes plus tard, des coups de feu avaient retenti. Arrivant quelques secondes après lui, nous avions trouvé le cadavre de son molosse criblé de balles couché sur le flanc au bord de la rivière. Sur la berge son maitre avait épaulé son fusil, il ajustait une pirogue que s’éloignait en glissant rapidement sur l’eau. Il y avait eu deux brefs coups de feu.

Le premier, tiré par le garde avait fait mouche, et j’avais clairement vu Lucie, la mère de Paul, s’effondrer dans la pirogue puis basculer dans l’eau obscure agitée de remous. Xavier, son mari, s’était penché pour essayer de retenir le corps, ce qui avait déstabilisé puis renversé le frêle esquif, vidant ses occupant dans les eaux bouillonnantes.

Le second coup de feu émanait du pistolet de Dampierre, il avait abattu le maitre-chien, mais trop tard pour l’empêcher de tirer. Aucun des occupants de la pirogue renversée n’était remonté à la surface. Cette tragédie fut le déclencheur de la bascule de tout mon univers mental. J’avais bien dû rester sonné pendant plusieurs minutes. Toute notion de temps abolie. J’avais compris que mon futur dans les hectares de la plantation Monxanto et dans sa volière risquait de mal se terminer.

Juché dans un arbre qui étendait ses branches au-dessus du courant, j’avais discerné deux autres pirogues qui s’en allaient sur les remous de la rivière. J’avais décidé de les suivre.

Un peu plus loin, Dampierre devait faire face à un début de rébellion de ses gardes. Je savais que la rivière descendait en lacets jusqu’à une chute un peu plus loin et je me précipitais, coupant droit à travers la forêt, pour y rejoindre les fuyards et leur demander de m’emmener avec eux.

J’avais eu de la chance. Les parents de Gill m’avaient reconnu avant que je ne sois abattu. Ils m’avaient entrainé dans leur descente de la rivière jusqu’à un point où ils avaient rendez-vous avec des résistants. Tout fut arrangé pour laisser croire qu’ils avaient péri dans la rivière. Car ils savaient que Monxanto ne les lâcherait pas si facilement.

Ensuite plusieurs semaines de clandestinité s’étaient écoulées, des sauts de refuge en refuge, des changements de villes, des traversées nocturnes de frontières avec l’aide de passeurs grassement payés. Nous avions fini par aboutir dans la confédération de l’Ouest américain, dans un secteur perdu où personne ne viendrait nous chercher. Une ferme isolée au fond d’une basse Sierra en bordure des Montagnes Rocheuses.

Ce bâtiment était dans la famille de Gill depuis des générations. Un grand lac s’étendait à l’arrière, rempli d’insectes qui ne se préoccupaient pas de nos complications humaines. Marthe et John m’y accueillirent comme leur fils. Ils avaient réussi à contacter Gill pour la rassurer et malheureusement annoncer à Paul que ses parents avaient laissé leur vie dans cette évasion.

Apprenant la nouvelle, Gill et Paul avaient décidé d’abandonner leurs études à Cambridge et de rejoindre, dans le sud-ouest de l’ancienne France, un groupe de scientifiques résistants qui travaillaient sur un bio-assembleur de nouvelle génération. Je décidais de les rejoindre. Je n’avais plus qu’eux au monde, n’ayant jamais reçu aucune nouvelle d’Hugo.

Aucun Commentaire

Ajouter un Commentaire